La procuration pour un compte bancaire est un mandat au sens de l’article 1984 du Code civil : le titulaire du compte, appelé mandant, autorise une tierce personne, le mandataire, à effectuer des opérations bancaires en son nom. Dans un contexte familial, ce mécanisme sert le plus souvent à aider un parent âgé à gérer ses dépenses courantes. C’est précisément ce contexte qui en fait l’un des foyers les plus fréquents de contentieux au moment de la succession.
Ce que la procuration bancaire autorise et ce qu’elle interdit
Le mandataire peut faire fonctionner le compte : effectuer des retraits, des virements, régler des factures. Il agit au nom du mandant et pour son compte, jamais dans son propre intérêt. La procuration ne lui confère aucun droit de propriété sur les fonds.
Deux limites sont absolues. Le mandataire ne peut pas clôturer le compte. Il ne peut pas non plus se faire bénéficiaire des sommes qu’il manipule, même si le mandant ne réclame rien de son vivant.
La procuration s’éteint automatiquement au décès du mandant. Toute opération effectuée après le décès, même de bonne foi, est juridiquement irrégulière. La banque bloque en principe le compte dès qu’elle est informée du décès, mais un délai peut s’écouler entre le décès et cette information.
Succession et procuration : pourquoi les comptes bancaires sont scrutés
À l’ouverture de la succession, le notaire et les héritiers examinent les mouvements bancaires du défunt sur les années précédant le décès. Les héritiers réservataires (enfants du défunt, notamment) peuvent obtenir de la banque le détail des opérations effectuées du vivant du défunt. Cette possibilité, réservée aux héritiers réservataires, leur permet de reconstituer les flux et d’identifier d’éventuels mouvements anormaux.
L’outil Ficoba, géré par l’administration fiscale, permet par ailleurs aux héritiers de connaître l’ensemble des comptes détenus par le défunt. Ce recensement est le point de départ de toute vérification sérieuse.

Reddition de comptes : l’obligation du mandataire après le décès
Dès l’ouverture de la succession, le mandataire est tenu de rendre compte de sa gestion à l’ensemble des héritiers. Cette obligation de reddition de comptes découle directement du droit du mandat. Elle impose au mandataire de justifier chaque opération effectuée : à quelle fin les fonds ont été utilisés, dans l’intérêt de qui, avec quels justificatifs.
En pratique, cette obligation est souvent sous-estimée. Le mandataire qui a géré les finances d’un parent pendant plusieurs années doit être en mesure de produire des justificatifs (factures, ordonnances, relevés de frais médicaux, quittances de loyer ou d’établissement). L’absence de pièces crée une présomption défavorable que les tribunaux apprécient souverainement.
Lorsque le mandataire ne peut pas justifier l’utilisation des fonds, les héritiers peuvent engager une action en restitution. La charge de la preuve pèse alors sur le mandataire pour démontrer que les sommes ont été dépensées dans l’intérêt du mandant.
Recel successoral : la sanction la plus sévère
Le recel successoral est défini par l’article 778 du Code civil. Il sanctionne le fait pour un héritier de dissimuler des biens ou des droits appartenant à la succession, notamment en recevant des fonds détournés par le biais d’une procuration. La sanction dépasse la simple restitution : l’héritier reconnu coupable de recel est privé de sa part sur les biens dissimulés. Il doit les restituer intégralement sans pouvoir prétendre à une quote-part.
Pour que le recel soit constitué, trois éléments doivent être réunis :
- Un acte positif de dissimulation ou de détournement : un virement vers le compte du mandataire, des retraits en espèces sans justificatif, une donation déguisée non déclarée.
- Un élément intentionnel : le mandataire savait qu’il portait atteinte aux droits des cohéritiers et l’a fait délibérément.
- Un préjudice pour la succession : les sommes détournées auraient dû figurer dans l’actif successoral.
La distinction entre une donation consentie librement par le mandant et un détournement est souvent au coeur du litige. Si le mandant avait la capacité juridique et a souhaité avantager l’un de ses enfants, il s’agit d’une libéralité rapportable à la succession, pas d’un recel. Mais si le mandant était sous emprise ou privé de discernement, les tribunaux peuvent requalifier l’opération en détournement.
Délai pour agir et prescription de l’action en recel
Dans un arrêt du 5 mars 2025, la Cour de cassation a confirmé que l’action en sanction du recel successoral est une action personnelle soumise au délai de prescription de cinq ans prévu par l’article 2224 du Code civil. Ce délai court à partir du jour où l’héritier a eu connaissance, ou aurait dû avoir connaissance, des faits permettant d’agir. Dans l’affaire examinée, la connaissance de mouvements bancaires suspects a été retenue comme point de départ du délai.
Cinq ans à compter de la découverte des faits : ce délai est suffisamment court pour que les héritiers agissent sans attendre, et suffisamment long pour que les preuves se dispersent si aucune démarche n’est entreprise rapidement. Consulter un avocat dès la découverte d’anomalies bancaires est la seule façon de ne pas se laisser dépasser par la prescription.
Abus de faiblesse et procuration : un risque distinct du recel
L’abus de faiblesse est une infraction pénale distincte du recel successoral. Elle est constituée lorsqu’une personne profite de la vulnérabilité d’une autre (âge, maladie, troubles cognitifs) pour lui faire accomplir un acte préjudiciable à ses intérêts, notamment signer une procuration ou accepter un virement. La perte d’autonomie cognitive, fréquente chez les personnes âgées, est précisément le contexte dans lequel ce risque est le plus élevé.
Une procuration signée alors que le mandant était atteint d’une maladie altérant son discernement peut être contestée a posteriori, même si elle a été acceptée par la banque. Les héritiers peuvent produire des certificats médicaux, des témoignages ou des rapports d’expertise pour établir que le mandant ne disposait pas de sa pleine capacité au moment de la signature.
Précautions concrètes pour limiter les risques
La mise en place d’une procuration bancaire n’est pas un acte anodin. Plusieurs précautions réduisent les risques de contestation ultérieure :
- Limiter explicitement les pouvoirs du mandataire dans le document de procuration : plafond de retrait, types d’opérations autorisées, durée.
- Conserver tous les justificatifs de dépenses effectuées pour le compte du mandant : factures, prescriptions médicales, relevés d’établissement.
- Informer les autres héritiers de l’existence de la procuration de leur vivant, pour éviter toute suspicion après le décès.
- Envisager une mesure de protection judiciaire (tutelle, curatelle, habilitation familiale) si l’état du mandant se dégrade, afin de placer la gestion sous contrôle du juge.
L’habilitation familiale, prévue par le Code civil, offre un cadre judiciaire qui protège à la fois le mandant et le mandataire : les actes accomplis sont contrôlés, ce qui rend toute contestation ultérieure plus difficile.
Lorsque la succession révèle des mouvements bancaires inexpliqués et qu’un mandataire ne peut produire aucun justificatif, les héritiers disposent de recours civils et pénaux. L’absence de justificatifs ne prouve pas le détournement, mais renverse la charge de la preuve devant les tribunaux civils, ce qui place le mandataire dans une position défavorable qu’il est difficile de retourner sans éléments concrets.

